
Au cœur de la course aux stablecoins en Asie du Sud-Est
21 min de lecture
En Asie du Sud-Est, les stablecoins s’imposent de plus en plus comme des infrastructures financières incontournables. Reste à savoir quelles monnaies domineront ce marché : les stablecoins adossés au dollar américain, déjà largement majoritaires, ou les alternatives de plus en plus nombreuses adossées aux monnaies locales.
Le jour de la paie, à Jakarta, Erika Yuliani Lukmawati, 28 ans, n’a plus besoin d’attendre plusieurs jours pour recevoir son argent. Comptable de formation, elle exerce une activité complémentaire dans le Web3, pour laquelle elle est rémunérée en USDT sur la BNB Chain, via Bitget Wallet. « C’est l’option la plus liquide et celle qui offre les frais les plus bas », explique-t-elle.
Elle utilise également ses stablecoins pour ses dépenses quotidiennes. Son dernier paiement depuis son portefeuille non dépositaire ? Un simple déjeuner. Le commerçant a reçu instantanément des roupies indonésiennes, avec des frais quasiment nuls.
Avant d’adopter cette solution en 2025, Erika passait par Wise et PayPal pour ses transferts internationaux, raconte-t-elle à The Node. Les fonds mettaient alors environ trois jours à lui parvenir. « Les frais étaient élevés et les taux de change peu avantageux », se souvient-elle. Les délais pouvaient encore s’allonger lorsque les paiements tombaient le week-end.
Désormais, elle reçoit son argent en quelques secondes. Dès réception, elle le répartit en plusieurs parts : elle convertit environ la moitié en roupies indonésiennes via une plateforme d’échange locale, conserve une partie pour ses dépenses courantes et transfère le reste vers un portefeuille qu’elle utilise comme une épargne en dollars.
L’utilisation des stablecoins par Erika dans sa vie quotidienne illustre une tendance bien plus large : en Asie du Sud-Est, l’industrie crypto se transforme rapidement en une industrie des paiements. Avec ses 700 millions d’habitants, la région pourrait être la première au monde à montrer concrètement à quoi ressemble une économie fondée sur les stablecoins.
Des pays comme Singapour, le Vietnam, la Thaïlande, les Philippines et l’Indonésie constituent un terrain d’expérimentation idéal. La région compte de nombreuses monnaies nationales, une importante population ayant un accès limité aux services bancaires et certains des plus grands corridors de transferts de fonds internationaux au monde.
Mais cette évolution, qui permet à Erika d’échapper aux frais de transfert élevés et aux longs délais de traitement, favorise également l’implantation du dollar américain dans les économies locales. Les stablecoins adossés au dollar, comme l’USDC et l’USDT, dominent largement le marché, tandis que ceux indexés sur les monnaies locales, comme le PHPC lié au peso philippin ou le XSGD adossé au dollar de Singapour, peinent à s’imposer.
Face à cette situation, les gouvernements craignent une érosion de leur souveraineté monétaire. Les régulateurs doivent, quant à eux, adapter leur cadre réglementaire à des usages déjà largement adoptés par la population.
Une adoption qui part d’en bas
Selon McKinsey, le volume mondial des paiements en stablecoins a quasiment doublé en 2025, atteignant un rythme annualisé estimé à 390 milliards de dollars en fin d’année. L’Asie concentre à elle seule 60 % des paiements émis, loin devant l’Amérique du Nord et l’Europe. L’Asie du Sud-Est, Singapour en tête, joue un rôle majeur dans cette dynamique.
Mais au-delà des volumes, c’est surtout l’évolution des usages qui retient l’attention. En Asie du Sud-Est, les cryptomonnaies ne servent plus uniquement au trading ou à la spéculation. Elles trouvent progressivement leur place dans la vie quotidienne, comme en témoigne l’expérience d’Erika. Cette adoption se reflète dans le classement mondial de Chainalysis pour 2025, où le Vietnam occupe la 4e place, l’Indonésie la 7e et les Philippines la 9e.
Aux Philippines, les stablecoins s’imposent peu à peu comme un nouveau moyen de paiement et de transfert d’argent. Ils sont notamment intégrés à des applications grand public comme GCash, tandis que la plateforme Coins.ph traite plus de 50 millions de dollars de transactions par jour. Ils permettent aussi aux travailleurs expatriés de transférer de l’argent à leurs proches en quelques minutes, sans passer par les circuits bancaires traditionnels.
Wei Zhou, PDG de Coins.ph et ancien directeur financier de Binance, observe une différence croissante entre les utilisateurs des deux principaux stablecoins adossés au dollar.
« L’USDT est privilégié par les particuliers, les gamers qui jouent à des jeux Web3 et ceux qui souhaitent envoyer de l’argent à leurs proches. Il est disponible partout et les frais de transfert sont faibles sur les réseaux blockchain », explique-t-il.
De son côté, l’USDC séduit davantage les entreprises et les institutions financières. Sa conformité réglementaire et sa transparence rassurent les équipes chargées de la conformité, notamment lorsqu’il s’agit de transférer des sommes importantes.
Dans toute la région, les stablecoins ne se limitent plus aux plateformes d’échange de cryptomonnaies. Ils sont de plus en plus utilisés pour régler des achats du quotidien par des millions de consommateurs.
En mars 2025, Naqib Noor, 38 ans et père de deux enfants, a ainsi utilisé ses USDC pour financer une partie de l’achat d’un SUV chez un concessionnaire automobile à Singapour. Pour cela, il s’est servi d’une carte de crédit liée à ses cryptomonnaies. La transaction s’est déroulée comme un paiement bancaire classique : il lui a suffi de présenter sa carte pour régler un acompte de plus de 40 000 dollars.
Pour cet homme qui travaille dans l’industrie crypto, l’intérêt de l’opération ne résidait pas tant dans la rapidité ou les économies réalisées que dans la possibilité de dépenser directement les actifs qu’il possédait déjà.
« Je possède davantage de cryptomonnaies que de monnaie traditionnelle », explique-t-il. « J’ai besoin de mon argent en monnaie traditionnelle pour payer mes factures et rembourser mes dettes. J’essaie donc de ne pas y toucher. »
« À une époque, il était très difficile d’utiliser ses cryptomonnaies pour quoi que ce soit en dehors du Web3 », se souvient-il. Serait-il prêt à acheter une autre voiture de cette manière ? « Oui, à 100 %. »
Ce même mois de mars 2025, aux Philippines, GCash, le principal portefeuille électronique du pays, a intégré l’USDC de Circle à son service GCrypto. Les utilisateurs peuvent désormais convertir directement leurs pesos philippins en stablecoins adossés au dollar, depuis une application déjà largement utilisée dans le pays pour les paiements du quotidien.
Fin 2025, Grab, la plus grande « super-application » d’Asie du Sud-Est, a signé un protocole d’accord avec StraitsX, une entreprise singapourienne spécialisée dans les paiements numériques. L’objectif est d’explorer le développement de portefeuilles Web3 et d’une infrastructure de règlement reposant sur les stablecoins. Grâce à un partenariat avec la plateforme crypto OKX, les consommateurs peuvent désormais utiliser des stablecoins pour régler leurs achats auprès de milliers de commerçants acceptant GrabPay.
Les transferts de fonds internationaux jouent un rôle essentiel dans l’économie de nombreux pays d’Asie du Sud-Est, ce qui représente une opportunité considérable pour les infrastructures de paiement fondées sur la blockchain. À elles seules, les Philippines ont reçu un montant record de 35,6 milliards de dollars de la part de leurs travailleurs expatriés en 2025, soit environ 8 à 9 % de leur PIB. Le Vietnam et l’Indonésie reçoivent chacun plus de 16 milliards de dollars par an.
En novembre 2025, Coins.ph a annoncé un partenariat avec BCRemit, une entreprise britannique spécialisée dans les transferts d’argent. Ce service permet aux Philippins travaillant en Europe, aux États-Unis ou au Canada d’envoyer des stablecoins directement sur le portefeuille Coins.ph de leurs proches. Selon les deux entreprises, les fonds arrivent en quelques minutes, contre plusieurs jours avec les circuits traditionnels, pour des frais réduits d’environ 80 %.
Des traders aux services de trésorerie des entreprises
Les stablecoins ne sont plus seulement utilisés par les traders pour transférer des fonds lors de leurs opérations sur les marchés crypto. Ils séduisent désormais un nombre croissant d’entreprises, qui y voient un moyen de faciliter leurs paiements et la gestion de leur trésorerie.
Cette évolution semble s’inscrire dans une tendance de fond, plutôt que de dépendre des cycles du marché. Renna Ba, directrice des partenariats chez Morph, un fournisseur d’infrastructures dédiées aux stablecoins, constate un changement dans le profil des entreprises qui s’intéressent à ces solutions.
« Il y a deux ans, l’intérêt pour les stablecoins venait principalement des traders et des plateformes de transfert d’argent », explique-t-elle. « Aujourd’hui, nous recevons des demandes de responsables de trésorerie, de prestataires de services de paiement et d’entreprises qui n’avaient jusqu’ici aucune expérience dans les cryptomonnaies. »
Les préoccupations ont également évolué. Les entreprises s’intéressent désormais davantage à « la finalité des règlements, la traçabilité des transactions et la disponibilité des infrastructures », précise Renna Ba.
Selon elle, les volumes de transactions continuent d’augmenter même pendant les périodes de faible activité sur les marchés crypto. Une évolution qui s’explique par le fait que ces opérations sont désormais « liées aux échanges commerciaux et aux échéances de paiement, plutôt qu'au sentiment du marché ».
Pour SB Seker, responsable de la région Asie-Pacifique chez Binance, le principal frein à cette adoption n’est pas le manque de demande, mais l’encadrement réglementaire.
« La demande est bien présente, mais l’offre ne suit pas, car dans de nombreux marchés, le cadre réglementaire applicable à ces activités n’est pas encore suffisamment développé », a-t-il déclaré à The Node.
Le dollar a pris une longueur d’avance
Pour les acteurs qui développent des infrastructures de paiement en stablecoins en Asie du Sud-Est, le constat est presque unanime : l’USDT et l’USDC ont pris une avance considérable sur leurs concurrents, et il semble désormais difficile de les détrôner.
Paul Kim, fondateur et président de New Frontier Partners Group, a observé les difficultés rencontrées par plusieurs pays asiatiques pour développer leurs propres alternatives. Selon lui, le principal obstacle n’est pas technologique, mais tient à la liquidité : plus un actif est liquide, plus il attire de nouveaux utilisateurs.
« Les décideurs politiques peuvent souhaiter créer un stablecoin adossé au ringgit ou au won et espérer qu’il soit utilisé dans le monde entier. Mais le véritable défi consiste à convaincre les acteurs internationaux de l’accepter comme monnaie de règlement. Encore faut-il que quelqu’un veuille l’acheter », explique-t-il.
Selon le rapport 2026 Asia Stablecoin Market Overview de Tiger Research1, l’USDT et l’USDC représentent ensemble environ 99 % du marché des stablecoins dans la région.
Pour Ben Charoenwong, professeur associé de finance à l’INSEAD, la domination du dollar ne s’explique pas uniquement par l’avance prise par ces deux stablecoins. Elle repose également sur des facteurs structurels.
« Un stablecoin est un produit standardisé : chaque USDC est identique à un autre. La concurrence dépend donc des endroits où il est accepté à sa valeur nominale et de la profondeur des carnets d’ordres. C’est un marché entièrement dominé par les effets de réseau », analyse-t-il.
Mais derrière cette bataille pour les parts de marché se pose une question plus fondamentale : que devient la souveraineté monétaire d’un pays lorsque le dollar s’impose progressivement comme monnaie de référence pour les paiements au sein de son économie ? « C’est une véritable préoccupation, pas un risque purement théorique », souligne Renna Ba.
Les chiffres ne justifient toutefois pas encore de s’alarmer. En 2025, le volume mondial des transactions en stablecoins atteignait environ 35 000 milliards de dollars, contre près de 2 millions de milliards de dollars pour l’ensemble des paiements mondiaux.2 Les stablecoins représentent ainsi, en volume, moins de 2 % de ce montant total.
Renna Ba insiste néanmoins sur une distinction importante : toutes les utilisations de stablecoins adossés au dollar ne contribuent pas de la même manière à la dollarisation d’une économie. « Une entreprise qui règle une facture internationale en stablecoins adossés au dollar ne contribue pas davantage à la dollarisation de son économie que lorsqu’elle effectuait ce même paiement par virement bancaire en dollars, avant l’apparition des stablecoins. Le véritable risque se situe dans leur utilisation pour les paiements domestiques des particuliers », explique-t-elle.
Les stablecoins adossés aux monnaies locales ont aussi leur carte à jouer
Aux Philippines, cette distinction se vérifie au quotidien. Les travailleurs expatriés envoient des USDT ou des USDC à leurs proches, qui les convertissent ensuite en pesos via Coins.ph, explique Wei Zhou à The Node. De leur côté, les entreprises utilisent ces stablecoins pour payer leurs fournisseurs étrangers ou rémunérer leurs collaborateurs à distance.
Mais les stablecoins adossés au dollar ne restent pas nécessairement en circulation dans l'économie locale. Selon Zhou, les Philippins s'en servent principalement pour transférer de l'argent ou conserver leur épargne, plutôt que pour régler leurs courses ou leurs factures. Les impôts, les loyers et les dépenses courantes restent, eux, libellés en pesos.
Il existe donc une place pour les stablecoins adossés au peso philippin, à condition qu'ils soient compatibles avec les infrastructures de paiement nationales, comme QRPh, qu'ils disposent d'une liquidité suffisante et qu'ils soient intégrés à des services largement utilisés, notamment les transferts d'argent et les jeux vidéo.
Wei Zhou estime que l'USDT et l'USDC continueront de dominer les transferts internationaux, tandis que les stablecoins adossés au peso pourraient se développer dans les paiements domestiques. Les applications assureraient alors automatiquement la conversion entre ces deux types de stablecoins.
« Je ne pense pas qu'il faille les considérer comme des concurrents », explique Angela Ang, directrice générale de BitGo pour la région Asie-Pacifique, à The Node. « Les stablecoins adossés aux monnaies locales répondent à d'autres besoins : garantir le règlement définitif des transactions et faciliter les conversions entre devises pour les échanges commerciaux domestiques, plutôt que fournir de la liquidité à l'échelle mondiale. »
Le XSGD, stablecoin adossé au dollar de Singapour, illustre cette différence. Grâce à son intégration à GrabPay par StraitsX, les visiteurs étrangers peuvent effectuer des paiements depuis leurs portefeuilles habituels, tandis que les commerçants reçoivent des dollars singapouriens. Les stablecoins interviennent ainsi en arrière-plan pour assurer la conversion des devises et le règlement des transactions.
Ben Charoenwong se montre toutefois plus sceptique quant au potentiel des stablecoins adossés aux monnaies locales. Il cite un exemple révélateur : StraitsX émet à la fois le XSGD et le XUSD, un stablecoin indexé sur le dollar américain, dans un cadre réglementaire identique.
« Même émetteur, même régulateur, mêmes blockchains et mêmes canaux de distribution. Pourtant, le stablecoin adossé au dollar attire davantage de demande. À conditions égales, seule la devise de référence change, et c'est encore le dollar qui l'emporte. C'est donc un problème de demande, pas de réglementation », analyse-t-il.
Selon lui, l'efficacité du système bancaire singapourien réduit encore davantage l'intérêt d'un stablecoin local. « DBS pourrait tout simplement accepter des USDC et les convertir immédiatement en dollars singapouriens traditionnels, sans avoir besoin du XSGD. »
Renna Ba identifie néanmoins plusieurs domaines dans lesquels les stablecoins adossés aux monnaies locales pourraient trouver leur place : le versement des salaires, les règlements aux commerçants et les projets pilotes dans lesquels l'utilisation d'une devise étrangère soulève des difficultés réglementaires, notamment en matière de contrôle des capitaux ou de souveraineté monétaire.
L'argument économique entre également en jeu. « Adopter des stablecoins adossés aux monnaies locales permet non seulement d'accélérer les règlements, mais aussi de limiter les pertes liées aux conversions de devises », souligne-t-elle.
Pour Renna Ba, le principal obstacle à une adoption plus large des stablecoins reste toutefois le manque de maturité des infrastructures, plutôt que l'absence de demande.
La priorité est d'abord de clarifier le cadre réglementaire. « Les équipes juridiques et de conformité ne donneront pas leur feu vert tant que des incertitudes subsisteront », explique-t-elle.
L'intégration au système bancaire constitue un autre défi. La conversion des stablecoins en monnaies traditionnelles utilisables au quotidien repose encore sur un nombre relativement limité de partenaires. Par ailleurs, les directions financières ne disposent pas toujours de règles suffisamment claires pour comptabiliser leurs avoirs en stablecoins.
Mais le frein le plus sous-estimé reste, selon Renna Ba, la capacité des partenaires commerciaux à utiliser ces nouveaux moyens de paiement. « Si les fournisseurs ne peuvent pas recevoir de stablecoins et que les clients ne souhaitent pas payer avec, rien n'incite les entreprises à les adopter, même lorsque le cadre réglementaire est clair. »
Singapour, pilier institutionnel des stablecoins en Asie du Sud-Est
Singapour développe les infrastructures financières et réglementaires sur lesquelles s’appuie progressivement le reste de l’Asie du Sud-Est.
L’entreprise StraitsX, agréée par l’Autorité monétaire de Singapour (MAS) en tant qu’établissement de paiement majeur, émet notamment le XSGD. Il s’agit du premier et, à ce jour, du seul stablecoin adossé au dollar singapourien dont la MAS a reconnu la conformité substantielle à son futur cadre réglementaire sur les stablecoins adossés à une seule monnaie (Single-Currency Stablecoin Framework). Le XUSD, également émis par StraitsX mais indexé sur le dollar américain, bénéficie de cette même reconnaissance.
Ensemble, ces deux stablecoins ont enregistré plus de 18 milliards de dollars de transactions sur les blockchains.
Pour Renna Ba, le cadre réglementaire singapourien constitue l’avancée la plus importante de la région. Il a permis de remplacer les incertitudes juridiques par des exigences précises et vérifiables, notamment concernant les réserves garantissant la valeur des stablecoins, les droits de remboursement des détenteurs et les obligations de transparence.
Cette clarté permet à des émetteurs comme Paxos et Circle de s'appuyer sur leurs licences existantes pour développer leurs activités dans la perspective de ce nouveau cadre réglementaire.
En parallèle, Singapour mise également sur le développement d’infrastructures de paiement destinées aux institutions financières. Partior, un réseau de règlement des transactions internationales soutenu par Temasek, DBS, J.P. Morgan et Standard Chartered, illustre cette stratégie.
Son développement montre que les banques cherchent également à créer leurs propres infrastructures de règlement fondées sur la tokenisation, plutôt que de dépendre exclusivement des stablecoins circulant sur les blockchains publiques.
Thaïlande et Indonésie : réglementer des usages déjà bien installés
La Thaïlande et l’Indonésie illustrent une tendance que l’on retrouve dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est : les autorités cherchent à encadrer une économie fondée sur les stablecoins adossés au dollar, dont les usages se sont développés avant même la mise en place d’un cadre réglementaire adapté.
En mars 2025, la Securities and Exchange Commission (SEC), le régulateur financier thaïlandais, a officiellement autorisé l’utilisation de l’USDT et de l’USDC pour certaines transactions sur les actifs numériques. Depuis le 16 mars 2025, les plateformes d’échange agréées peuvent notamment les utiliser comme devises de référence pour leurs paires de trading. Cette décision vise davantage à reconnaître des pratiques déjà répandues qu’à encourager de nouveaux usages.
Cette ouverture s’accompagne toutefois d’un renforcement de la surveillance des transactions financières.
La Banque de Thaïlande et la SEC ont notamment ouvert une enquête conjointe sur d’importantes transactions en USDT, soupçonnées d’avoir été organisées pour contourner les obligations de déclaration et les règles encadrant les transferts de fonds.
À partir du quatrième trimestre 2026, les clients effectuant des dépôts en espèces d'au moins cinq millions de bahts, soit environ 140 000 à 150 000 dollars, devront également justifier l’origine de leurs fonds.
En parallèle, la banque centrale travaille à la mise en place d’un cadre pour les stablecoins adossés au baht, qui pourraient notamment servir aux règlements entre établissements financiers.
L’Indonésie a choisi, pour sa part, une approche plus structurelle. Depuis janvier 2025, la supervision du marché des cryptomonnaies relève de l’Autorité des services financiers (OJK), et non plus du régulateur des marchés de matières premières. Ce transfert marque un changement de statut pour les actifs numériques, désormais considérés comme des instruments financiers plutôt que comme des matières premières.
Dans cet archipel d’environ 17 000 îles, l’adoption des stablecoins répond notamment à deux besoins : se protéger contre la dépréciation de la roupie indonésienne et contourner certaines difficultés d’accès aux services bancaires, liées à la dispersion géographique du pays.
L’Indonésie continue toutefois de considérer les stablecoins comme des actifs d’investissement, et non comme des moyens de paiement légaux. Lorsqu’Erika reçoit ses revenus, elle convertit immédiatement environ la moitié de ses USDT en roupies pour couvrir ses dépenses quotidiennes. Cette opération entraîne une taxe de 0,21 % sur la valeur de la vente lorsqu’elle est effectuée sur une plateforme locale agréée. Elle conserve le reste en USDT pour ses autres dépenses et son épargne.
Pour autant, envisagerait-elle de revenir aux virements bancaires traditionnels ? Sa réponse est sans hésitation :
« Non, je continuerais à choisir les stablecoins. Ils sont faciles à utiliser pour les transactions, notamment internationales. Et puis, il suffit d’avoir une adresse de portefeuille, sans avoir à fournir d’autres informations. »
Quels facteurs détermineront l’avenir des stablecoins ?
Plutôt que de voir un seul modèle s’imposer, les acteurs du secteur estiment que la coexistence entre les stablecoins adossés au dollar et ceux indexés sur les monnaies locales dépendra avant tout des usages et des habitudes des utilisateurs.
« Je ne pense pas qu’un modèle finira nécessairement par remplacer l’autre », estime Renna Ba. « Il est tout à fait possible qu’une répartition s’opère selon que les transactions sont nationales ou internationales. Les stablecoins adossés au dollar devraient conserver leur domination dans les paiements transfrontaliers et les échanges commerciaux, car le dollar est déjà la principale monnaie utilisée pour fixer les prix et régler les transactions dans la région. »
La technologie pourrait donc ne plus être le principal facteur de différenciation. Le véritable enjeu, pour les émetteurs de stablecoins adossés aux monnaies locales, sera de développer une liquidité suffisante et de gagner la confiance des utilisateurs pour s’imposer sur leurs marchés nationaux.
Et cela, avant que les stablecoins adossés au dollar ne deviennent le moyen de règlement privilégié dans toute l’Asie du Sud-Est. Car à terme, ce sont peut-être les habitudes des consommateurs, davantage que les caractéristiques techniques ou les décisions réglementaires, qui feront la différence.
Pour Erika, cette transformation fait déjà partie du quotidien. La simplicité des paiements en stablecoins a même changé ses habitudes de consommation.
« J’ai tendance à dépenser davantage », reconnaît-elle en riant. « Mais le bon côté des choses, c’est que cela me motive encore plus à travailler, puisque je suis rémunérée en dollars et en stablecoins. »
Par Tanzeel Akhtar
Sources
1 Tiger Research. 2026. « Aperçu du marché des stablecoins en Asie en 2026 ». Tiger Research.
2 McKinsey & Company. 2025. « Rapport sur les paiements mondiaux ». McKinsey & Company.