
La fin d’une boutique Bitcoin, ou le sceau de l’ère de la peur en France
10 min de lecture
Classée comme la ville la plus attractive au monde pour le tourisme pour la cinquième année consécutive1, Paris présente sans aucun doute une combinaison inégalée de richesses, patrimoniales comme culturelles, dans une configuration unique : un centre urbain particulièrement étroit, parmi le plus dense au monde, offrant la possibilité de se rendre à l'Opéra Bastille en provenance du Louvre, et en passant par Notre-Dame de Paris en quelques dizaines de minutes, que ce soit à pied ou par une mobilité douce. Un musée à ciel ouvert, doublé d'une fourmilière de terrasses de restaurants et de cafés, symbole de l'art de vivre à la française, souvent dépeint comme celui de la flânerie, clope au bec, et lunettes de soleil sur le nez. En somme, "Paris est une fête", pour citer Ernest Hemingway lors de sa découverte de la capitale hexagonale, alors jeune journaliste des Années folles. Une ville où la musique est célébrée en même temps que le solstice d'été, des foules venues de toute l'Europe dans les rues et, lors des fortes chaleurs, les canaux.
Malheureusement, ces derniers mois ont ôté le goût de la fête à de nombreux résidents de la métropole française. Parmi eux, Eugène, le responsable de Bitcoin Bazar, la seule enseigne parisienne dédiée à la première des cryptomonnaies. Dans cette boutique située à deux pas de la basilique du Sacré-Cœur, ou de la fameuse rue Lepic rendue célèbre par le Tour de France, dans l'historique quartier de Montmartre et ses interminables escaliers qui sont aujourd'hui le terrain de jeu urbain de certains des meilleurs trail runners du monde, des portefeuilles et clés de sécurisation de bitcoin, estampillés Ledger, Jade (de l'entreprise Blockstream fondée par Adam Back) ou Coldcard, un rayon librairie mettant à l'honneur au choix Milton Friedman, Frédéric Bastiat, ou Andreas Antonopoulos, ou encore machines de minage, t-shirts floqués du logo Bitcoin et goodies en tout genre pour les aficionados les plus fervents de l'invention de l'anonyme Satoshi Nakamoto. Taillée comme une épicerie de quartier ou un deli new yorkais, cette boutique se voulait un point de repère, modeste mais méritant par sa simple existence, pour tous les néophytes désireux de prolonger leur apprentissage de l'actif numérique ou pour les plus chevronnés volontiers preneurs d'un moment entre pairs. Mais en ce jour de mai, la grisaille qui couvre le XVIIIe arrondissement donne le ton de notre visite : la mine de notre hôte n'est pas des plus réjouissantes et pour cause, ce Bitcoin Bazar s'apprête à fermer ses portes. Non pas par difficultés économiques, même si son propriétaire souligne que cette activité relève plus de la conviction que de l'ambition lucrative, mais pour des raisons de sécurité.
Quelques semaines auparavant, six jeunes individus étaient interpellés pour leur rôle présumé dans une série de braquages violents en région parisienne, ciblant les détenteurs de cryptomonnaies. Un phénomène si inquiétant que les autorités policières recensaient au 16 avril 2026 au moins 47 cas d'enlèvements, séquestrations et violences touchant les détenteurs d'actifs numériques depuis le début de l'année civile2. L'année précédente, 67 affaires de ce type avaient déjà été recensées3. Un épiphénomène qui s'est étendu à l'ensemble du territoire français, l'exemple le plus frappant étant celui du cofondateur de Ledger, David Balland et son épouse, tous deux séquestrés, et lui mutilé, dans les environs de Vierzon, petite ville du centre de la France et l'un des sites historiques de l'entreprise de cybersécurité crypto4. Une crise qui atteint d'autres profils de ce calibre, comme le président de Binance France, la fille du fondateur de l'historique bourse crypto française Paymium ou encore l'épouse du fondateur du jeu métavers Sébastien Borget. "Il y a un sentiment d'impunité générale, déplore ce dernier, toujours marqué par cette épreuve. Doublé d'une paupérisation fulgurante du pays. On parle des cryptos, c'est le plus médiatisé, mais en réalité, cela touche des bijoutiers jusqu'aux détenteurs de cartes Pokemon."
Tout aussi inquiétant, des individus et familles bien plus anonymes comptent également parmi les victimes, probablement décelés à la suite de multiples fuites de données : la plus grave étant celle rendue possible par une agent du fisc français, mise en examen pour avoir transmis directement à une organisation de malfaiteurs les coordonnées de contribuables concernés par la détention de cryptoactifs5. Pour ne rien arranger, la société Waltio, spécialisée dans la comptabilité fiscale des détenteurs d'actifs numériques, a elle aussi confirmé de multiples failles de sécurité ayant conduit à des vols de données utilisateur. Enfin, les données de certains clients de Ledger, en raison d'une fuite touchant son prestataire e-commerce en 2020, circulent toujours.
Au regard de ce contexte, continuer de tenir les commandes d'un établissement dédié au Bitcoin dans le centre de Paris semblait relever du suicide assisté, reconnaît Eugène en pleine préparation de la fermeture de son lieu. "Une connaissance à moi est du GIGN, lui-même habitué des interventions sur ces cas, qui m'a même dit que j'étais malade de continuer", nous raconte-t-il.
Une angoisse légitime au regard de ce climat, dont les victimes sont loin d'être toutes fortunées, voire parfois choisies de façon erronée. "Je n'ai pas des millions, et je ne veux pas donner l'impression que c'est le cas, sinon c'est me mettre une cible sur le dos", renchérit le commerçant. Que cela dit-il d'un pays quand, faute de sécurité suffisante, un boutiquier du cœur de sa capitale craint pour sa vie ? Quand des centaines d'employés ou entrepreneurs effacent les traces de leur activité professionnelle sur les réseaux sociaux par peur d'être ciblés ? Quand, une fois tous les cinq jours en moyenne depuis le début de l'année civile, un nouveau cas éclate dans les colonnes de presse ou journaux télévisés ? "Les cryptorapts ne sont plus marginaux. C'est un vrai sujet de vigilance pour nous et une part non négligeable des nouvelles saisines", confiait en juin Jordan Abedi, vice-procureur au Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), au média Slate6.
Un traitement politique historiquement controversé
Alors que de nouvelles échéances électorales de taille approchent à grand pas, l'actuel président de la République Emmanuel Macron devant laisser sa place à l'issue de l'élection présidentielle de 2027, cette situation ne fait, de toute évidence, pas la publicité des autorités compétentes, lesquelles ont reconnu par l'intermédiaire du ministre de l'Intérieur Laurent Nunez que la France était "un peu l'épicentre de ces nouvelles violences"7. Contraint de réagir, le gouvernement a donc annoncé un "plan d'action crypto" en vue de prévenir cette pandémie. Des entreprises du secteur ont certes été sensibilisées par la Brigade de recherche et d’intervention (B.R.I) mais faute de contours réellement dessinés, l'annonce n'a semble-t-il pas rassuré un secteur, qui en a déjà gros sur la patate contre les pouvoirs publics, jugés en partie responsables de cet environnement.
Il faut dire que la démocratisation des actifs numériques a été accompagnée de messages pour le moins culpabilisants des responsables politiques de tous bords, affairés à associer les maux de blanchiment d'argent, financement du terrorisme et évasion fiscale aux concitoyens un peu trop curieux. Il y a dix ans, en mai 2016, la leader de l'extrême-droite française Marine Le Pen affirmait dans un communiqué que son parti "empêcherait l'usage de crypto-monnaies, telles que le Bitcoin en France" (une position depuis révisée)8, quand Emmanuel Macron n'a cessé, jusqu'à cette année encore, d'associer la crypto au financement du terrorisme. En parallèle, nombre d'utilisateurs ou d'entrepreneurs liés aux actifs numériques se sont vus fermer leurs comptes bancaires, parfois sans crier gare, comme en témoigne une simple recherche Reddit. Ostracisés, et victimes d'amalgame, cette frange qui représente tout de même plus de 10% de la population selon le baromètre 2026 de l'Adan, réalisé avec Ipsos9, doit désormais composer avec cette épée de Damoclès brandie par le banditisme.
"Normalement, mon nom ne figure pas dans les bases de données qui ont fuité", se rassure comme il peut Eugène alors qu'il s'apprête à fermer boutique, ouverte en octobre 2024. Lui se targue de n'avoir justement conservé aucune donnée relative à ses clients. "Ce climat, nous l'avions anticipé et c'était justement aussi le but de cette boutique, de pouvoir fournir des clients qui ne voulaient pas s'exposer en ligne". Malheureusement, la réalité a sans doute dépassé ce que le fondateur de Bitcoin Bazar avait imaginé, lui qui se voit contraint d'abandonner cette enceinte pour se restreindre à une boutique en ligne afin de préserver son intégrité physique.
Après notre passage dans la boutique, au moins deux nouvelles affaires de violences ont éclaté en régions parisienne et marseillaise. De quoi questionner le concept même de portefeuilles auto-hébergés, par ailleurs lui-même dans le viseur des législateurs français dont une partie réclame une obligation de déclaration annuelle au fisc. Pour autant, sans garantie que ces données ne finissent, à nouveau, dans les poches de criminels. Dès lors, certains utilisateurs de crypto prennent le parti de changer de vie. Mais pour les victimes qui choisissent cette option, faute de pouvoir continuer à projeter une vie en sécurité dans leur domicile, elle ne constitue qu'un palliatif bien amer. "Les gens s'imaginent qu'on peut tout oublier en appuyant sur un bouton, mais on n'efface pas comme ça ces séquelles, on ne part pas du jour au lendemain de sa maison", soupire Sébastien Borget. En cette fin de journée d'un printemps peu indulgent, Eugène ferme quant à lui la grille de son "Bazar". Il nous donne congé sans nous informer de sa prochaine destination. Comment lui en vouloir ? L'adage vivons heureux, restons cachés n'a peut-être jamais été aussi vrai mais jamais aussi impossible à réaliser.
Notes
1 Euromonitor International, Top 100 City Destinations Index 2025, 5 décembre 2025. https://www.euromonitor.com/newsroom/press-releases/december-2025/euromonitor-international-unveils-worlds-top-100-city-destinations-for-2025
2 "Plus de quarante enlèvements et séquestrations liés aux cryptomonnaies depuis janvier", 20 Minutes, 16 avril 2026 ; chiffre également rapporté par Slate, 23 juin 2026. https://www.slate.fr/societe/enlevements-lies-cryptomonnaies-chaque-enqueteur-cyber-300-dossiers-attente-traitement-bureau-cryptorapts-cybercriminalite-police-ofac-uncyber-justice-pnaco-france
3 67 agressions liées aux cryptomonnaies recensées en France en 2025, chiffres du ministère de l'Intérieur relayés par la presse spécialisée. https://cryptoast.fr/agressions-cryptomonnaies-laurent-nunez-annonce-plan-bataille-contre-delinquance/
4 "Enlèvement du cofondateur de Ledger : David Balland retrouvé et libéré après 24 heures de séquestration", Journal du Geek, 25 janvier 2025 ; gendarmerie nationale, janvier 2025.
5 "Enlèvements et séquestrations crypto : cette employée des impôts renseignait un mystérieux commanditaire", Cryptoast, 2025. https://cryptoast.fr/enlevements-sequestrations-crypto-employee-impots-renseignait-mysterieux-commanditaire/
6 Jordan Abedi, vice-procureur au Parquet national anticriminalité organisée (Pnaco), cité par Slate, 23 juin 2026. https://www.slate.fr/societe/enlevements-lies-cryptomonnaies-chaque-enqueteur-cyber-300-dossiers-attente-traitement-bureau-cryptorapts-cybercriminalite-police-ofac-uncyber-justice-pnaco-france
7 Laurent Nunez, ministre de l'Intérieur, entretien à La Tribune Dimanche, 16 mai 2026. https://cryptoast.fr/agressions-cryptomonnaies-laurent-nunez-annonce-plan-bataille-contre-delinquance/
8 "Les monnaies virtuelles : non à l'aliénation des citoyens programmée par l'UE !", communiqué de Marine Le Pen, 26 mai 2016. https://rassemblementnational.fr/communiques/les-monnaies-virtuelles-non-a-lalienation-des-citoyens-programmee-par-lue
9 Adan, "Baromètre 2026 : l'adoption des crypto-actifs en France et en Europe", réalisé avec Ipsos, avril 2026 (détention stabilisée autour de 11% de la population française). https://www.adan.eu/publications/articles/barometre-2026-l-adoption-des-crypto-actifs-en-france-et-en-europe
Publié leAoût 7th, 2026